Plaidoyer pour un nouveau lien entre le cultivé et l’habité

La crise du COVID-19 a clairement mis en évidence les faiblesses d’une chaine alimentaire qui nous échappe. Elle a pointé la nécessité de lancer un plan de résilience alimentaire pour notre pays.
Dans un tel plan, les villes ont également un rôle à jouer. En effet, en Belgique 56% de la population vit dans des régions urbaines qui couvrent 26% du territoire.

Souvent présentés comme des milieux antagonistes, il a été démontré que les territoires agricoles et urbains peuvent être combinés pour faire émerger des nouvelles formes d’habitats, en même temps que des nouvelles chaines de production alimentaire.

En particulier, Benoît Moritz et moi identifions 4 pistes d’actions concrètes

  1. Une ceinture agro-alimentaire bruxelloise ;
  2. Des espaces publics et des espaces verts pas uniquement conçus sous l’angle des loisirs et de la décoration;
  3. Une logistique urbaine adaptée;
  4. Des bâtiments et des quartiers qui intègrent de la production alimentaire en leur sein, dans un modèle urbanistique de relation ville-nature renouvelée.

Penser la ville post-Covid implique à l’avenir de penser le territoire bruxellois, dans une optique de durabilité dans laquelle il s’avère nécessaire de retisser des liens entre production agricole et production urbaine.


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La Carte blanche: Plaidoyer pour un nouveau lien entre le cultivé et l’habité

Par Barbara de Radiguès (députée régionale bruxelloise Ecolo)
et Benoit Moritz (architecte urbaniste, professeur à l’Université Libre de Bruxelles)

Quelques constats

La majorité des urbains ne savent plus à quoi ressemble les plantes qui portent les fruits et les légumes qui les nourrissent au quotidien. La ville a exporté la fonction nutritive à son pourtour, quand ce n’est pas à l’autre bout de la planète, avec pour conséquence première, une déconnexion totale des citadins du système de production qui les alimente.

Risque de pénurie, manque de main d’œuvre ainsi que dépendance vis-à-vis des transporteurs et des systèmes de distribution, la crise du COVID-19 a clairement mis en évidence les faiblesses d’une chaine alimentaire qui nous échappe. Et, en conséquence, elle a pointé la nécessité de lancer un plan de résilience alimentaire pour notre pays, décliné sur les territoires des trois Régions qui ont la politique agricole dans leurs compétences.

Dans un tel plan, les villes ont également un rôle à jouer. En effet, en Belgique 56% de la population vit dans des régions urbaines qui couvrent 26% du territoire.

S’il est clair que la population habitant les régions urbaines belges ne pourrait pas être uniquement nourries par des cultures situées dans les limites de leurs territoires, il est nécessaire de faire pénétrer l’agriculture jusqu’au cœur de la ville pour son potentiel de production mais surtout pour tous les autres bénéfices sociaux, économiques et écologiques qu’elle génère. Dès aujourd’hui, nous devons façonner nos villes pour les rendre circulaires, et qu’elles ne soient plus un gouffre de ressources organiques qui appauvrit tout le pays.

Dépasser les antagonismes à partir d’une nouvelle façon de penser l’aménagement des territoires urbains

En matière d’aménagement urbain il est généralement considéré que chaque échelle impose son propre niveau de réflexion : le bâtiment, l’îlot, le quartier, la région, le pays, l’Union européenne et le monde.

Dans le cadre du contexte politique de la Région bruxelloise, malgré une capacité d’action limitée territorialement, plusieurs de ces échelles peuvent être activées pour repenser un nouveau modèle urbain intégrant l’agriculture. Souvent présentés comme des milieux antagonistes, il a été démontré que les territoires agricoles et urbains peuvent être combinés pour faire émerger des nouvelles formes d’habitats, en même temps que des nouvelles chaines de production alimentaire.

Nous pensons bien sûr au modèle des cité-jardins, importés au début du XXème siècle d’Angleterre et qui en Belgique a été principalement implémenté sous formes de maisons individuelles avec jardins potagers (ex : Floréal-Le Logis à Watermael-Boisfort) alors qu’en France celui-ci a été développé sous un modèle du collectif (ex : la cité-jardin de la Butte-Rouge de Chatenay-Malabry au Sud de Paris) correspondant probablement plus à une façon contemporaine de penser la ville avec de la densité.

Nous pensons aussi au modèle plus récent de « l’urbanisme agricole » prôné par l’architecte français A. Rosensthiel qui propose un urbanisme qui fait face à la crise écologique et qui retisse du lien entre le cultivé et l’habité, entre la ville et le sol.

Quatre pistes concretes

La manière dont la pandémie a affecté les villes a montré le besoin d’une relation renouvelée entre ville-nature-agriculture. Vu l’obligation de limiter nos déplacements, un urbanisme des circuits-courts et des proximités s’est institué de facto. Le confinement a également montré les inégalités de conditions de vie, conduit à une intensification d’usages des espaces verts, et vu s’installer de nouvelles formes de solidarités urbaines entre voisins. Des enseignements doivent tirés de cette période.

Nous dégageons quatre axes d’action.

  1. A l’image d’initiatives similaires déclinées à Liège ou à Charleroi, la mise en place d’une ceinture agro-alimentaire bruxelloise favorisant une relative autonomie alimentaire est nécessaire. Ce dispositif permet de structurer l’offre issue de la production agricole locale et singulièrement de rendre accessibles aux urbains une production issue de l’hinterland immédiat de la ville. La région métropolitaine bruxelloise, actuellement uniquement activée pour des raisons économiques et de mobilité, est sans doute l’échelle la plus intéressante pour penser sa mise en œuvre. Elle nécessite des accords de partenariats avec les provinces du Brabant-flamand et du Brabant-wallon ;
  2. Concernant l’aménagement des espaces publics et espaces verts, nous plaidons pour qu’ils ne soient pas uniquement conçus sous l’angle des loisirs et de la décoration, mais aussi avec l’angle de la production. Transformer certains espaces ouverts en lieu de production agricole, outre produire de la nourriture, permet de créer du lien entre citoyens et de faire évoluer notre rapport à la nature.  Cultiver et manger ses productions, nous remet en phase avec la nature, elle n’est plus une chose extérieure à nous. A titre d’exemple, la rue des Artisans à Ixelles, a récemment été réaménagée dans une optique de « rue comestible », conçue de façon à ce que les plantations sous forme de légumes puissent être également consommées par les riverains.
  3. Faire pénétrer l’agriculture dans la ville, c’est aussi favoriser les circuits courts entre producteur et consommateur ce qui nécessite une logistique urbaine adaptée. Collecte, stockage et livraison doivent être organisés avec des tarifs transparents et de manière respectueuse de l’environnement, et surtout permettre à l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire de vivre dignement.
  4. Enfin, la situation de confinement a mis le doigt sur la scandaleuse inégalité sociale dans les conditions d’habitation. Le lien entre habité et cultivé doit être pensé partout, également dans les communes denses de la Région. À Bruxelles, 43.000 familles sont en attente d’un logement public. Dans une perspective de justice sociale et environnementale, une solution doit être trouvée pour ces familles dans les prochaines années. Celle-ci passe tant par la rénovation du bâti, que par la production de logements neufs. Dans les deux cas de figure, les bâtiments doivent pouvoir intégrer de la production alimentaire en leur sein.  Et cette production doit aussi s’intégrer au sein des quartiers, dans un modèle urbanistique de relation ville-nature renouvelée. Le quartier Tivoli à Laeken, développé par Citydev.Brussels dans un cadre de ville dense montre pour ce type de tissu urbain la voie à suivre : des jardins potagers en toiture ont été systématiquement développés sur l’ensemble des immeubles de logements sociaux et moyens, et une serre agricole a été intégrée dans un des bâtiments emblématiques de ce nouveau quartier.

Penser la ville post-Covid, c’est penser son aménagement dans une optique de résilience face à un possible retour de la pandémie, mais surtout la préparer à d’autres situations de crises (climatiques, alimentaires, etc.) auxquelles elle sera inexorablement confrontée dans les prochaines années. Concrètement, ceci implique à l’avenir de penser le territoire bruxellois, dans une optique de durabilité dans laquelle il s’avère nécessaire de retisser des liens entre production agricole et production urbaine.